la bienveillance linguistique

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jeudi, 25 juin 2020
 

 Apprendre le français, pourquoi est-ce que ça paraît si compliqué ?

 Ouest-France

par Tamouna Dadiani

 

 

 Apprendre le français, pourquoi est-ce que ça paraît si compliqué ?
Conjugaison, orthographe, prononciation, règles et exceptions... Avec ses 300 millions de locuteurs dans le monde, le français a la réputation d’être une langue compliquée à apprendre. Est-elle vraiment plus complexe que les autres ? Philippe Blanchet, linguiste et professeur de sociolinguistique à l’université de Rennes-2, tente de défaire ce cliché.

Le cauchemar de l’orthographe, le casse-tête de la conjugaison, les pièges du genre des mots... La langue française s’est taillé la réputation d’être compli- quée à apprendre. Est-ce vraiment le cas ? Entretien avec le spécialiste de la langue française, Philippe Blanchet, professeur à l’Université de Rennes-2.

 

Le français est-il vraiment une langue plus difficile à apprendre qu’une autre ?

Dans l’absolu, il n’y a pas de langue plus difficile qu’une autre. C’est toujours une histoire de relativité. Le français peut être très difficile pour des gens qui n’ont jamais appris de langues qui fonctionnent de façon assez proche de celle-ci. Mais ça ne veut pas dire que le français est difficile en soi.

 

A cela peut s’ajouter une idée que l’on s’en fait. Il y a beaucoup d’études qui ont montré que si on pense qu’une langue est difficile, on va avoir des diffi- cultés pour l’apprendre. Il se trouve qu’il y a une image de la langue française qui court dans le monde, puisque c’est une des langues les plus répandues avec l’anglais et l’espagnol. L’une de ces images, c’est que le français est une langue difficile, distinguée, une langue qu’on doit parler avec beaucoup de précau- tion. Ça met dans la tête des gens un a priori de difficulté. Toutes les études montrent que si les gens ont cet a priori, ils vont le mettre en œuvre et ils vont la trouver difficile. Alors que si on se met dans la tête qu’une langue est simple, accessible, qu’on peut la parler à sa façon et qu’on va y arriver, on y arrive.

 

Qu’est-ce qui fait la complexité de la langue française ?

Il n’y a pas de complexité particulière, elle a des modalités qui peuvent être très différentes de quelqu’un qui parle une autre langue et il y en a des milliers.

Mais de manière générale en France, on a une attitude très normative, qui est même très souvent puriste. On augmente le niveau d’exigence par rapport à ce qu’il serait vraiment nécessaire. On dit aux gens qu’il faut apprendre le fran- çais, mais qu’il faut le prononcer sans accent, qu’il faut appliquer des normes qui sont souvent des normes littéraires écrites qu’un vrai francophone n’uti- lise pas dans la vie quotidienne. Par exemple, on demande aux étrangers d’ap-

prendre la double négation et on leur fait croire qu’il faut absolument orga- niser ses phrases en l’utilisant. On pourrait rendre le français plus accessible en laissant les gens le prononcer avec un accent, puisque de toute façon, les francophones ont des accents. Mais on n’autorise pas les étrangers à faire ce- la. Il y a tout un discours sur l’idée qu’il faudrait, selon la formule consacrée, « maîtriser parfaitement la langue française ». Ça ne veut rien dire, c’est une phrase tout à fait idéologique. Scientifiquement, ça ne peut pas se mesurer. Si les étrangers qui veulent apprendre le français ont ça en tête, le français leur paraît presque inatteignable. Il y aurait toujours mieux que ce qu’ils arrivent à faire.

 

Ça veut dire qu’il y a plusieurs langues françaises ?

Oui, il y a plusieurs variétés du français. Selon les régions dans lesquelles on vit, on n’a pas les mêmes mots, on n’a pas les mêmes façons de dire les choses. Les Canadiens, les Algériens, les Marocains, qui sont francophones, parlent des français différents les uns des autres. Et comme il y a déjà une grande va- riété dans le français, on pourrait autoriser les étrangers à rajouter leur propre variété, ça le rendrait plus facile à apprendre.

 

À partir de quand peut-on dire qu’on parle une langue ?

À partir du moment où on est capables de produire des messages et de se faire comprendre. Ça peut être des messages rudimentaires. Il y a une échelle qui a été élaborée par le Conseil de l’Europe pour l’ensemble des langues qui s’ap- pelle le Cadre européen commun de référence pour les langues. Il y a six ni- veaux de A à C. Niveau A 1 : compétences rudimentaires permettant de ré- pondre à des besoins instrumentaux d’urgence dans la vie quotidienne, comme demander son chemin, obtenir une indication etc. Au niveau C2, vous pouvez comprendre l’humour, les jeux de mots.

 

Est-ce qu’il y a un âge idéal pour apprendre une langue ?

Quand un enfant naît, il ne parle aucune langue, il a la capacité de les parler toutes. Quand on est très jeunes, avant 5 ans, on dit souvent qu’on a une très souple capacité d’apprendre toutes les langues qui passent par là. Il est très fréquent de voir dans le monde des enfants qui ont 4 ans, qui parlent ou qui comprennent plusieurs langues et ça ne leur pose aucune difficulté.

Plus on vieillit, moins nos capacités cognitives sont vives, mais ce n’est pas absolu. Déjà, quelqu’un qui a grandi avec plusieurs langues a plus de facilités pour en apprendre de nouvelles. Il y a aussi une question, une disposition d’ouverture aux autres. Il y a des gens qui ont toujours envie de découvrir qui sont les autres, d’apprendre un peu leur langue, comment ils vivent, et des gens très fermés à cela. Si on n’a pas l’esprit ouvert vers les autres, on n’a pas l’esprit ouvert vers leur langue. Ce n’est pas qu’une question d’âge.

 

Quelle est la meilleure méthode pour apprendre une langue ?

La meilleure de toutes, c’est de ne pas avoir besoin de méthode et d’être dans ce que l’on appelle l’immersion sociale, de vivre avec des gens qui parlent une autre langue et de l’apprendre avec eux. C’est d’ailleurs comme ça qu’on ap- prend nos premières langues dans la vie.

 

Est-ce si grave de faire des fautes ?

Non, ce n’est pas grave, car c’est la seule façon d’apprendre. La pire des choses, c’est d’avoir peur de se tromper et d’arrêter d’utiliser la langue, comme quel- qu’un qui aurait peur de monter à vélo et qui arrêterait. C’est d’ailleurs très clair dans nos enquêtes, la peur de faire des fautes empêche le progrès, l’amé- lioration. D’autant que dans la vraie vie, quand vous avez un besoin à résoudre et que vous parlez, même si vous avez une prononciation bizarre et pas tout à fait les bons mots, les gens font des efforts pour vous comprendre et pour vous rendre service.

 

Qu’est-ce que le français dit de sa société ?

Le français n’est pas une langue spontanée chez les Français puisque c’est une langue qui a été élaborée à partir du XVe – XVIIe siècle, qui a été imposée à tout le monde, mais qui, à la base, n’est la langue que d’un petit milieu social privilégié autour de la Cour de France. Ce n’est pas une langue où, au départ, les gens disent leur vie ordinaire. C’est une langue littéraire, élaborée semi- artificiellement, très normée, fortement latinisée, elle dit peu de choses de sa société de ce point de vue là.

 

Par contre, ce que ça nous dit, c’est à quel point la société française est une société hiérarchisée, une société où les normes sociales sont très fortes, parce qu’on le voit dans le rapport à la langue. On pense qu’il y a des gens qui parlent très bien, d’autres bien, d’autres mal et parfois que ce n’est pas du français. On va sous-titrer des Algériens qui parlent un français très compréhensible par exemple. Le rapport qu’on a à la langue française est un signe de l’intolérance à la diversité.

 

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour changer cela ?

Il faudrait éduquer les gens à ce que j’appelle la bienveillance linguistique, c’est-à-dire à s’intéresser à ce que les autres ont envie de nous dire, plutôt qu’à la langue et à la correction de la langue dans laquelle ils le disent. Il vaut mieux respecter une personne plutôt que respecter une langue. Il faut qu’on arrête de révérer la langue comme quelque chose de sacré. Elle sert à entrer en rela- tion, et c’est la relation avec les autres qui compte et non pas le moyen qu’est la langue.

 
 
 

 

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